Bataille de Ramillies de 1706
« Vivons notre histoire, vivons notre folklore »
Clément Oury
Clément Oury est diplômé de l’École nationale des Chartes et docteur de l’université de Paris-Sorbonne. Conservateur des bibliothèques, il est chercheur associé au Centre Jean Mabillon (Ecole des Chartes-PSL).
Mr. Oury interviendra lors des commémorations du 320e anniversaire pour présenter la bataille de Ramillies et la replacer dans le contexte de la guerre de Succession d’Espagne.
Le contexte
La bataille de Ramillies (23 mai 1706) est l’un des points culminants de la guerre de Succession d’Espagne, long et douloureux conflit qui déchire l’Europe de 1701 à 1714, à la fin du règne de Louis XIV. La guerre est liée à la mort en 1700 du roi d’Espagne, Charles II, sans héritier direct. Or, celui-ci régnait sur ce qui était alors le plus vaste empire du monde, couvrant une bonne partie de l’Europe (Espagne, Milanais, royaume de Naples, et « Pays-Bas », c’est-à-dire la Belgique actuelle) et un gigantesque empire colonial du Mexique au Chili, et des Caraïbes aux Philippines.
À la surprise générale, le testament de Charles II désigne comme héritier le duc d’Anjou, le petit-fils de Louis XIV, qui devient ainsi Philippe V d’Espagne. Mais cette union dynastique inattendue des deux plus grands royaumes d’Europe suscite rapidement la naissance d’une coalition où l’on retrouve l’Empereur germanique, qui réclame la couronne d’Espagne pour son propre fils, l’Angleterre, et la Hollande. Ils sont vite rejoints par la plupart des princes allemands, le Danemark, le Portugal et la Savoie.
La « Grande Alliance de La Haye » réunie contre Louis XIV a pour elle le nombre de pays, mais aussi la puissance maritime et financière de l’Angleterre et de la Hollande. Louis XIV et son petit-fils Philippe V ont en revanche d’autres atouts à faire valoir : le poids démographique et militaire de la France, qui dispose de la plus puissante armée du continent ; une continuité géographique (la France jouxtant la plupart des territoires espagnols à défendre) ; et surtout l’unité de commandement, tous les ordres émanant de Versailles.
On constate par conséquent, de 1701 à 1704, une relative situation d’équilibre. La première rupture survient le 13 août 1704, sur le champ de bataille de Blenheim. Deux armées franco-bavaroises sont écrasées par les troupes alliées, dirigées par un duo de généraux qui collaborent alors pour la première fois : l’anglais John Churchill, duc de Marlborough, et le prince Eugène de Savoie, franco-italien passé au service de l’Empereur. Cette défaite retentissante vient mettre un terme à une domination militaire française qui durait depuis soixante ans.
Mais l’année 1705 s’avère frustrante pour les Alliés ; et en 1706, Louis XIV est confiant. Il décide de frapper un grand coup aux Pays-Bas espagnols, où il confie sa meilleure armée au maréchal de Villeroy, son ami d’enfance. Les consignes du roi sont cependant claires : Villeroy doit, au début de la campagne, rester à l’abri des lignes de défense que les Français ont fait ériger dans le Brabant, et attendre l’arrivée du corps d’armée séparé du maréchal de Marcin pour agir.
Mais Villeroy ne l’entend pas de cette oreille. Convaincu que Marlborough, qui dirige l’armée alliée aux Pays-Bas, est un général de second ordre, il sort de ses lignes pour le provoquer. Bien loin d’être intimidé, Marlborough marche à sa rencontre. Le choc entre les deux armées a lieu autour du village de Ramillies, le 23 mai 1706.
La bataille
Le champ de bataille s’étale sur un peu plus de 6 kilomètres de front, entre les villages d’Autre-Église, au nord, et de Taviers, au sud ; celui de Ramillies couvrant le centre. La partie nord, où se trouve l’aile gauche des Français, est peu propice aux opérations, puisqu’elle est couverte de marais. La partie sud, entre Ramillies et Taviers, présente en revanche une plaine unie, idéale pour les combats de cavalerie.
L’armée de Villeroy, qui n’a pas encore été rejoint par Marcin, compte 60 000 hommes environ, avec l’élite des troupes, notamment la Maison du roi, la garde personnelle de Louis XIV. Arrivé le premier sur les lieux, il a tout le temps de se positionner : il dispose ses forces sur deux lignes, garnissant les villages d’infanterie, et répartissant cavalerie et artillerie tout le long du front. À sa droite, face à la plaine, il installe ses meilleures unités de cavalerie : la Maison du roi et la gendarmerie de France. En face, Marlborough dispose d’un très léger avantage numérique, avec 62 000 hommes. Il étend ses lignes de Folx, à sa droite, à l’abbaye de Boneffe, à sa gauche.
La bataille commence au début de l’après-midi (entre 13 et 15 heures selon les sources). Selon l’usage de l’époque, elle débute par des duels d’artillerie ; les troupes de la Grande Alliance s’ébranlent une heure plus tard. Leur offensive porte d’abord sur les deux extrémités de la ligne : au nord, sur sa droite, Marlborough envoie l’infanterie anglaise pour s’emparer du village d’Autre-Église – attaque qui est en réalité un leurre pour distraire les Français du front sud. C’est là en effet que porte l’essentiel de l’effort allié : dès les débuts de l’engagement, 13 bataillons hollandais sont envoyés s’emparer du village de Taviers. Mal défendu, le village tombe rapidement. Les Français s’aperçoivent alors de leur erreur : depuis Taviers, les fantassins alliés sont en capacité de faire feu sur la cavalerie française dans la plaine. Les Français envoient alors plusieurs vagues d’assaut reprendre le village ; insuffisantes et mal coordonnées, toutes les attaques échouent.
Enfin, les Alliés lancent une offensive sur Ramillies, au centre. Ils parviennent à y prendre pied mais ils sont repoussés grâce à l’intervention des brigades de Picardie et d’Alsace, sous la direction du comte d’Artagnan – le cousin du célèbre mousquetaire. Mais ce succès local des soldats de Louis XIV masque l’essentiel : la déroute de la fine fleur de leur cavalerie, quelques centaines de mètres plus au sud, grâce à une manœuvre de Marlborough qui reste son chef d’œuvre tactique.
Le général britannique avait senti que le terrain de la partie nord du champ de bataille, recouvert par les abords marécageux de la Gète, n’était pas propice aux combats de cavalerie. Dès les débuts du combat, il fait donc transférer l’ensemble de ses troupes montées sur son aile gauche, au sud. Le mouvement, massif, passe pourtant inaperçu, car il se déroule en contrebas de la Gète. Villeroy, obnubilé par les combats d’infanterie autour de Ramillies, n’y prend pas garde, malgré les alertes de certains de ses subordonnés.
Sa manœuvre terminée, Marlborough dispose sur son flanc sud d’une supériorité numérique écrasante, alors même que les défenses françaises ont été affaiblies par les tentatives infructueuses de reprendre Taviers. Avec 108 escadrons contre 63 pour les Français, il bénéficie presque d’un rapport de deux contre un. Submergées par le nombre, fragilisées par les tirs venant de Taviers, les troupes de la Maison du roi résistent à peine un quart d’heure. La seconde ligne de cavalerie, constatant le désastre, préfère s’enfuir, laissant un trou béant dans le dispositif français.
C’est alors que Villeroy comprend enfin l’ampleur de la catastrophe. Son aile droite ayant littéralement disparu, il doit évacuer les troupes de l’aile gauche et du centre. Mais les soldats, dont la plupart n’ont pas combattu, sont stupéfaits de devoir faire retraite aussi vite. Un vent de panique se répand bientôt, et les formations se délitent. Marlborough lance alors ses unités de dragons pour harceler les fuyards. L’armée française qui se retrouve, au soir, sous les murs de Louvain, a perdu toute forme de cohésion.
Les conséquences
Les pertes matérielles sont effroyables : 11 000 hommes, dont quelque 4 000 prisonniers, en moins de trois heures de combat ; contre 500 à peine du côté allié ! Mais l’effet psychologique est plus redoutable encore. Paniqué, l’irrécupérable Villeroy ne se sent plus capable de tenir ses lignes de défense ; il évacue Louvain puis Bruxelles, Marlborough sur les talons. Villeroy essaie de se positionner derrière l’Escaut ; mais le 30 mai, les Alliés parviennent à le franchir. Voilà les Français contraints d’abandonner Grand, Bruges et Damme. Anvers et Ostende tombent peu après.
Le rythme de progression des Alliés s’affaiblit ensuite, Louis XIV se débarrassant de Villeroy en faveur du duc de Vendôme. Mais lorsqu’arrive l’automne et que les troupes, dans chaque camp, retournent dans leurs quartiers d’hiver, le bilan est effarant : les Alliés se sont rendus maîtres de la quasi-totalité des Flandres et du Brabant. En quelques mois, Marlborough y a conquis plus de places que les généraux de Louis XIV dans toutes les guerres précédentes ! Les pertes subies par l’armée française à Ramillies n’expliquent pas tout : la capitulation rapide des villes et forteresses des Pays-Bas est le plus souvent due à la défection d’officiers et de soldats espagnols, et au manque de fidélité des populations locales, qui ne savent plus quel roi servir, entre Philippe V et le prétendant Habsbourg au trône d’Espagne. Mais l’effet moral du désastre de Ramillies a joué un rôle dans leur changement de camp, les batailles étant encore perçues comme des « jugements de Dieu ».
Pour autant, Ramillies ne règle pas le sort du conflit. Les Français parviennent à reprendre pied à Gand et Bruges en 1708, là encore grâce à la complicité d’habitants de deux villes. Mais ils sont à nouveau battus à Audenarde (11 juillet 1708) et ils perdent Lille quelques mois plus tard, entérinant la domination des Alliés sur les Pays-Bas. Le conflit devient alors une guerre d’usure entre les deux camps. La très belle résistance de la ceinture de fer de Vauban, sur la frontière nord de la France, et le sanglant combat de Malplaquet (11 septembre 1709), font enfin douter les Alliés. L’unité de la Grande Alliance s’effondre lorsque les Britanniques négocient une paix séparée ; et le congrès d’Utrecht permet d’aboutir à une paix de compromis (avril 1713). Le traité sanctionne le changement d’allégeance des Pays-Bas, qui entrent dans le giron des Habsbourg d’Autriche. Ce sera une source supplémentaire de conflits entre l’empereur et le roi de France, pour le siècle à venir.